Dominique SCHNAPPER


 Article wikipedia

 Les individus démocratiques ont des aspirations sans limite au bien-être et refusent d'accepter les contraintes, celles-ci devant s'appliquer aux autres mais non à eux-mêmes - les réformes deviennent possibles lorsque les citoyens prennent conscience de la gravité de la crise

2003

Nos réformes butent sur l'aspiration sans limites des individus au bien-être
Enjeux-Les échos Décembre 2003 - Extraits

Pourquoi éprouve-t-on tant de difficulté à le (Etat providence) réformer?
D. S. - Il n'y a pas de mystère sur l'analyse, ni sur les mesures à prendre... Les autres pays européens les ont déjà adoptées. Le problème est de les faire accepter par l'électorat français. Pourquoi est-ce si difficile ? Parce que les réformes consistent à donner des retraites plus tardives et d'un montant moins élevé, à moins rembourser les dépenses de Sécurité sociale, etc.. Or les individus démocratiques ont des aspirations sans limite au bien-être et refusent d'accepter les contraintes, celles-ci devant s'appliquer aux autres mais non à eux-mêmes. Cette attitude est liée à la dépolitisation actuelle, qui me paraît un danger majeur. Savoir prendre du champ, envisager les problèmes ind­pendamment de ses intérêts personnels et immédiats, tout cela est en recul dans nos démocraties, obsédées par le bien­ être plutôt que par le projet, par l'immédiat plutôt que par le passé et l'avenir.

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Pourquoi les sacrifices, qui étaient acceptés hier au nom du collectif, ne le sont plus aujourd'hui ?
D. S. - Nous n'avons plus de trans­cendance religieuse, alors qu'invoquer la volonté de Dieu a longtemps été dans l'histoire une des façons d'accepter les choses désagréables.
Nous n'avons plus guère non plus de transcendance politique : la nation, la République sont des notions qui n'apparaissent pas susceptibles de faire accepter les désagréments immédiats. Enfin, nous n'avons plus d'ennemi. Pendant la guerre froide, Français et Européens avaient en commun leur crainte d'une invasion de l'armée sovié­tique... Aujourd'hui cette menace, qui donnait un minimum de projet poli­tique aux Européens, n'existe plus. Si on n'a plus ni transcendance religieuse, ni transcendance nationale ou politique et qu'on n'a de surcroît plus d'ennemi, au nom de quoi peut-on demander aux individus démocratiques, préoccupés par leur confort, d'accepter les contraintes de la vie collective ?

Alors que faut-il faire ? Développer les cours d'éducation civique à l'école? Réhabiliter l'engagement associatif ?
D. S. - Bien sûr, mais promouvoir le bénévolat et le civisme n'est pas facile. L'école ne peut pas tout faire et finalement les enfants fréquentent davantage la télévision que leurs professeurs. Or l'éducation ne peut pas être en complet décalage avec l'expérience sociale que font les individus .../...

Que proposez-vous?
D. S. - Un certain nombre de réformes essentielles s'imposent, non pas pour remettre en question l'Etat providence mais pour le contrôler. Le problème est en effet autant philosophique que financier. L'expansion de l'Etat providence doit-elle être sans limites ? Jusqu'à quel point est-il justifié que la collectivité prenne en charge tous les problèmes de tous les citoyens ?
Tant que nos sociétés ont eu les moyens de le faire, pendant les Trente Glorieuses, la question ne se posait pas. A partir du moment où on touche aux limites du système, comme c'est le cas aujourd'hui, il faudrait un grand débat politique pour décider ce que la collectivité doit prendre en charge, et ce qui doit être de la responsabilité de chacun. C'est un débat difficile, car il est philosophique. Il implique une réflexion sur les valeurs communes, il implique peut­être aussi une forme de transcendance, ce qui justement devient assez étranger à la société démocratique !

Faut-il alors s'inspirer de ce qui s'est fait à l'étranger?
.../...Les hommes politiques doivent avoir le courage d'expliquer aux Français la gravité de la crise, de leur dire que nous sommes en faillite et que nous irons à la catastrophe si rien n'est fait.Il faut que nous soyons également capables d'avoir un débat général sur les principes philosophiques d'une nouvelle Sécurité sociale qui assure l'essentiel de la protection pour tous et qui limite les abus, ce qui permettrait une prise de conscience des valeurs communes à tous dans une démocratie raisonnable.